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Interview exclusive de Rosaria Rattin

Catégorie : Focus, Rencontres

Artiste, architecte, designer. Milanaise, Parisienne, Berlinoise. Rosaria Rattin échappe à toutes les définitions, vous glisse entre les mains. Les siennes remodèlent le monde. Les objets deviennent des silhouettes, les villes se transforment en nymphes, les maisons se glissent dans votre garde-robe.

Les créations de l’Italienne se défient de l’espace et du temps. Avec elle, les objets quittent leur atavique immobilisme et s’adaptent à votre vie, prise dans un tourbillon de mouvements.

Rencontre touchante avec Rosaria Rattin qui revient sur sa nouvelle collection, Paris et le mammifère humain.

Quel est votre parcours professionnel ?

C’est bizarre, parce que j’ai d’abord été étudiante en architecture. Après, je quitte l’architecture pour venir dans le monde de la mode à Paris. Et puis, je reviens à mes débuts. J’ai commencé avec le vase. Un vase qui n’était pas une architecture, mais une silhouette. Parce que pour moi, la mode c’est la silhouette, c’est l’allure. Après c’est un jeu des tissus.

Aujourd’hui, dans la mode je ne peux plus du tout travailler la silhouette. Parce que maintenant, la silhouette, tout le monde s’en fout. Maintenant, on envoie tout en Chine. Moi, je dirai que je suis une styliste amoureuse de la maison parce que la maison c’est la deuxième peau.

Vous vous considérez donc toujours comme une styliste ? Il n’y a que la matière qui a changé ?

Tout à fait. Mais moi je suis une styliste légère, élémentaire. Je travaille la matière comme un tissu, avec légèreté.

Je considère la maison comme un deuxième vêtement et même, peut-être, le premier à notre époque. Toute la maison doit être comme une robe, que tu mets sur ta peau. Moi, j’aime voir des maisons qui n’ont pas qu’une logique de design. Mes meubles sont comme des vêtements. Tu peux les combiner, les changer, comme quand tu t’habilles. Je veux des meubles mobiles, changeables. Pour moi, il n’y a pas de différence entre habiller une femme avec des vêtements et habiller une femme avec des meubles. C’est pour ça que j’appelle cette collection Prêt-à-porter. Prêt à porter pour la maison, et même si tu changes de maison.

Philippe Starck a insisté dans ces nouvelles créations sur le lien entre Orient et Occident. C’est une tendance ?

Oui. Moi, j’ai voulu des meubles qui voyagent. Par exemple, ma table, tu la fais blanche, c’est Helsinki. Si je la fais très très colorée, c’est encore une autre histoire qui se raconte. C’est l’Afrique. Le meuble est comme un model sur lequel tu peux changer le tissu et ça change aussi l’esprit.

Je garde ma vision de styliste. Mes créations doivent représenter un monde qui change. D’ailleurs j’aurai voulu appeler cette collection, Un monde qui change, mais les gens n’auraient pas compris, alors je l’ai appelé Prêt-à-porter. Parce que le monde change. Nous, on ne sait pas vraiment où on est, ni où on va, mais le monde change. Avant, il mettait des décennies à changer, aujourd’hui, il change en dix minutes. Donc, les objets doivent pouvoir changer rapidement, comme un vêtement. Ils doivent changer avec nous, voyager avec nous.

Moi, j’adore regarder les gens changer. J’aurai pu être anthropologiste. Mon rêve serait d’être payée pour m’asseoir à une terrasse d’un café à Paris et observer les gens. Mais comme il me fallait gagner de l’argent, je suis devenu styliste. Mais j’aime comme le mammifère humain bouge. Et j’aime prévenir, parce que la mode c’est prévenir quelque chose.

Par exemple, ces meubles, ils ne sont pas occidentaux ou orientaux. Ils sont une histoire personnelle. Moi, je fais des meubles pour qu’on puisse y écrire son histoire. Je crois que pour les jeunes c’est évident. Mais même un adulte doit pouvoir comprendre qu’aujourd’hui il est là et que demain il peut être à l’autre bout du monde. Alors, tes meubles ils doivent pouvoir te suivre comme ta garde-robe. On ne peut pas oublier qu’on est un monde globalisé. Alors un meuble, dans ta maison, comment tu veux l’aimer pendant des années ? Parce qu’il se passe déjà tellement de choses en une seule journée. Et toi aussi tu changes. Et ce que tu aimais hier, aujourd’hui tu n’aimeras peut-être plus.

En tant qu’Italienne, qu’est-ce que représente Paris dans votre imaginaire ?

C’est compliqué, parce que j’ai un rapport particulier à Paris. Je peux dire que cette ville m’a sauvé la vie. Je suis venu à Paris après le décès de mon père. J’étais dévastée. Et cette ville m’a beaucoup aidée. Aujourd’hui, j’ai une maison ici et je ne dors jamais. Ou pas avant trois heures du matin, parce que j’ai des fenêtres qui donnent sur la Seine et je vois Notre Dame sur le quai Tournelle. Et ça, c’est vraiment le Paris que je connais, parce qu’il n’y a pas beaucoup de monde et ça, c’est Paris. Elle est là, l’île de la Cité, et elle se donne. Avant-hier, par exemple, je parlais avec la ville, et je lui disais « merci ». Je trouve que Paris est une ville généreuse. Elle t’offre tout. Si tu veux t’amuser, tu peux. Si tu veux des embouteillages, tu les as. Si tu veux la beauté, tu l’as. Si tu veux le silence, tu l’as. Si tu veux la mélancolie, tu l’as. Si tu veux la joie, elle te la donne. Si tu veux l’amour, elle te le donne aussi parce que je trouve que c’est une des villes les plus romantiques du monde après Venise. Mais Venise, c’est le passé et ce n’est pas une ville généreuse. Les gens y sont merveilleux mais la ville n’est pas généreuse. Tu peux la goûter avec tes yeux, mais elle ne te traverse jamais parce que c’est une ville austère. Elle essaie d’être une femme très très belle. Paris c’est une femme peut-être moins belle. Je dis bien peut-être. Mais plus empathique. Elle te montre tout, elle se montre nue. Et c’est à toi de la prendre et elle se donne jusqu’au bout. C’est une ville extraordinaire. Moi, je la connais depuis trente ans et elle n’a pas changé. Elle ne veut rien en retour, elle se donne. A chaque heure du jour, c’est une autre histoire. J’aime aussi New York ou Berlin, mais ce n’est pas Paris.

Justement, Berlin attire beaucoup les jeunes créateurs. C’est une ville qui explose.

Moi je crois à la créativité dans la mélancolie. Pour ça, Paris est pleine.

Mais une mélancolie heureuse ?

La mélancolie est toujours heureuse. Moi, je suis pleine de mélancolie. Moi je ne suis pas Picasso, je suis plutôt Modigliani ou Braque. Paris emplie ton âme de mélancolie et après c’est à toi de la traduire en quelque chose de créatif. Paris, c’est comme une femme qui fait de la couture et qui vient repriser tes accrocs.

Finissons avec la question de Philippe Starck. Personnellement, qu’est ce qui vous manque ?

On a perdu notre sens. Le mammifère humain a bien vécu. On est sept milliards maintenant et très bientôt, on sera dix milliards. Mais les choses magnifiques que nous avons faîtes, c’est quand on avait le sens. Mais là on l’a perdu. Pour le moment, on est des mammifères très bêtes. Le lion chasse pour manger, nous, on va dans les boutiques pour acheter. C’est la même chose.

Moi, je trouve qu’on a besoin de se rencontrer un peu plus. La magie du mammifère humain c’est quand le courant passe. On a ce fluide, cette énergie qui passe, comme nous en ce moment, en train de discuter. Mais quand tu achètes quelque chose, entre toi et un objet, il n’y a rien. On doit retrouver du sens à travers la rencontre. On a fait la globalisation de la Terre, maintenant, on doit se reglobaliser l’âme.

J’ai beaucoup voyagé dans ma vie mais je n’ai plus envie aujourd’hui. Je me demandais pourquoi. Et j’ai compris. Avant, j’allais dans une ville ou un village, et le lieu me contaminait. Je découvrais de nouvelles perspectives et je repartais contaminée. Et aujourd’hui, on a besoin de ça et pas de tout homologuer. L’être humain est unique. Ta mère peut faire mille enfants, mais toi, tu ne sortiras jamais plus. C’est merveilleux ça. C’est pour ça qu’on ne peut pas se permettre de perdre un autre. Il faut donc se reglobaliser l’âme.

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Commentaires (1)

Très belle interview de Rosaria Rattin ,qui nous emène dans son univers et sa façon de percevoir le monde est absolument magnifique!!Quel talent!!

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