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Interview exclusive du tendanceur François Bernard

Catégorie : Rencontres

« Les frontières tombent. Il n’y a plus de limite entre la nature et la technologie. Plus de diffĂ©rence entre l’intĂ©rieur et l’extĂ©rieur. Tout est liĂ©. La dĂ©coration pulse au rythme de la sève, les objets vivent avec vous. Notre dĂ©coration n’est plus lĂ  pour embellir ou reprĂ©senter, c’est un prolongement de notre corps, une interface esthĂ©tique avec notre environnement ». François Bernard est tendanceur et directeur du bureau de tendances croisements, membre de l’Observatoire de MAISON&OBJET. Cette annĂ©e, sa « body house » rĂ©pond aux principes de rĂ©gĂ©nĂ©ration et d’hybridation. Rencontre avec un visionnaire.

Comment définiriez-vous simplement votre métier ?

C’est le mot « simplement » qui est très bloquant dans votre question, parce que justement rien n’est simple. Si c’était simple, tout le monde pourrait le faire. Le propre des tendances, c’est justement de ne pas être facile à découvrir.

Pour commencer, on peut dire que cela demande une connaissance extrêmement précise d’un domaine. Une tendance, ce n’est pas tout et son contraire. C’est une connaissance approfondi d’un secteur marchand, qui résonne par rapport aux évolutions sociétales, qu’elles soient culturelles, politiques ou sociales.

Pour tenter de faire au plus simple, je dirai que c’est la mise en relation entre une connaissance très particulière et très profonde d’un secteur et les évolutions sociétales.

Après ça, il y a des points de repères. Nous sommes dans un monde de mode. Les choses balancent toujours entre goût et désir. Du coup, quelque chose qui a très bien marché est condamné à mourir. On suit donc les courbes de ses évolutions. On regarde les micro-signes dans ces courbes, qui font que demain une tendance très forte sera nécessairement renouvelée.

Aujourd’hui dans le domaine de la décoration, il y a une abondance. Le marché de la maison est devenu un énorme marché depuis dix ou quinze ans. Et l’abondance bascule souvent dans le trop. Alors que le monde de la déco est un domaine de désir, c’est aujourd’hui devenu un monde de dégoût. Une sorte de matérialisme à tout crin. On peut partir de cette constatation pour déterminer une nouvelle tendance.

Souvent la déco manque de vivant. Les choses sont trop posées, trop statiques. Ce qui manque aujourd’hui, c’est le mouvement, la régénération. A MAISON&OBJET, je présente le thème « hybridation », où je mélange la plante, par définition vivante, avec des fonctions de la maison. Tables-plantes, mur-plantes, coussin-plantes, luminaires-plante. On propose au grand public, quelque chose qui va complètement dans l’évolution de la vie actuelle. Quelque chose qui se renouvelle, qui mute, quelque chose dont on s’occupe, dont on prend soin. C’est ce sont dont on a envie à un niveau sociétal. On a une envie de nature, envie de prendre soin du vivant. C’est ça une tendance, c’est ça notre métier : savoir exactement ce qui s’est passé dans un secteur et regarder de l’autre coté les désirs actuels de la société. Et puis, mélanger les deux. C’est comme ça que vous trouvez les tendances.

Vous évoquez la mort des tendances et leur renaissance. Vous ne parlez pas de naissance. Les tendances sont-elles régies par une logique de cycle ?

Oui, il y a des cycles. Mais il ne faut pas occulter le rôle de l’intuition. La création se fait avec du cérébral et donc de l’intuition. C’est comme au poker, parfois on gagne, parfois on perd.

Il y a donc une partie de chance ?

Vous dites chance, je dis intuition. Nous sommes dans un monde d’imprégnation. On reçoit tellement de signes. On ne sait pas vraiment pourquoi on fait les choses, mais on les fait par intuition. C’est aussi notre métier d’arriver à comprendre d’où viennent nos intuitions, les analyser et s’autoanalyser.

Je vous parlais tout à l’heure de décoration et je vous parlais des plantes. Là aussi, il y a quelque chose avec lequel il faut compter en matière de décoration : tout a été tellement visuel depuis dix ou quinze ans. Forcément la décoration va s’orienter de plus en plus vers l’olfactif, le sonore, le gustatif. Cette appréhension de l’espace par les cinq sens, c’est la décoration.

Aujourd’hui, ce n’est plus uniquement une question de vase, une question de chaise ou de couleur sur les murs. C’est vraiment une question de style de vie globale.

Et c’est dans cette volonté de mieux vivre qu’on va trouver les grandes tendances de demain. Pas uniquement les tendances formelles, mais aussi les tendances de vie. La volonté d’évoluer au sein de la société, de vivre mieux, de protéger son environnement. Ce ne sont pas des tendances formelles : c’est vert ou bleu, c’est anguleux ou droit. Je dirais que demain cela ne sera plus un problème. Il y aura des gens qui aiment le bleu et d’autres le vert. Il faudra faire avec la pluralité. Les tendances ne seront plus jamais les mêmes que dans les années 80, ou il y avait d’avantage de diktat. Aujourd’hui, nous sommes dans une sorte d’éventail. Il faut offrir la possibilité à chacun de construire son propre environnement, à son image, avec ses propres désirs. Les tendances que nous proposerons à l’avenir devront être capables d’évoluer. Comme cette plante qui vit au sein de la table basse que nous proposons avec Patrick Nadeau, c’est un objet qui évolue.

Je vous retourne la question posée par posée Philippe Starck et qui est au cœur de MAISON&OBJET : que nous manque-t-il ?

Personnellement, il me manque une chose très simple : de la poésie. Aujourd’hui, des mots comme anciens ou contemporain n’ont plus aucune résonance.

Est-ce que ça apporte de la poésie ? Est-ce que ça apporte du calme ? Est-ce que ça vous régénère ? Est-ce que ça développe des champs d’imaginaire ? Voilà les vraies questions aujourd’hui. Ce qui veut dire qu’on quitte une décoration formelle. Une décoration qui existe pour être montrée et pour représenter notre statut social. Aujourd’hui la référence, c’est d’être créatif, d’être singulier, d’apporter de la diversité aux yeux des autres. Comment chacun peut-il apporter sa propre diversité ? Et ça c’est la poésie. Dans un monde de pensée unique, via des choses aussi simples que la maison ou la déco, on peut mettre en avant son individualité. Par rapport à la question de Philippe Starck, la réponse n’est pas matérielle, mais immatérielle. C’est la poésie. La poésie qui va ensuite s’incarner dans des biens matériels.

Cette année, le thème de MAISON&OBJET est la cohabitation, alors que notre société n’a jamais été aussi individualiste. Comment expliquer ce paradoxe ?

C’est pour ça que je préfère parler de singularité plutôt que d’individualité, parce que l’individualisme, on en souffre. Je préfère parler de singularité parce qu’il y a un aspect extrêmement positif à faire résonner son esprit au sein d’un groupe. C’est ce que j’appelle la singularité. Ce n’est pas le moi-je qui gomme le moi-je d’à côté. C’est un partage, une association de différences. Et c’est ça qui est intéressant.

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Commentaires (2)

Je suis entièrement d’accord avec ce que vous dites, les diktat n’engagent que ceux qui les prononcent. Le terme mĂŞme de dĂ©co est d’une banalitĂ© affligeante et a les yeux bridĂ©s.

Le salon M&O perd de son enchantement et n’Ă©volue pas, les mĂŞmes enseignes au mĂŞme endroit avec les mĂŞmes produits xviii soigneusement copiĂ©s et sans âmes.

Ce salon est par contre très intĂ©ressant pour celui qui veut copier, il suffit de voir crĂ©piter les appareils photos soi disant interdits. Cela explique votre remarque au sujet de la durĂ©e d’une mode.

Prenez l’exemple de bleu nature, le principe technique est par trop basique et les plagiats ont dĂ©marrĂ©s immĂ©diatement.

Donc la rĂ©ponse naturelle et je vous rejoins, pour se protĂ©ger de cette banalisation galopante est d’ĂŞtre toujours en opposition de phase et de faire ce qui nous plait.

Nous avons crĂ©e dans un lieu extraordinaire un concept tout Ă  fait innovant, une ambiance très particulière avec notre touche personnelle avec une prĂ©dominance pour les pièces uniques. Vous ne vous imaginez pas la rĂ©ticence des grands journaux pour se dĂ©placer depuis 5 ans et ce n’est pas faute de les avoir informer.

J’en arrive Ă  ma dernière remarque, dans leur grande majoritĂ©, les « journalistes de dĂ©co » en fait ne sont que des pigistes Ă  l’Ă©coute des attachĂ©s de presse.

J’espère que nos correspondants de guerre ne suivent pas la mĂŞme formation, notre vision du monde serait bien inodore incolore et sans saveur.

Puis je inclure des Ă©lĂ©ments de cet interview dans mon blog car j’apprĂ©cie toujours votre vision pertinente.

« Il y a trois sortes de critiques : ceux qui ont de l’influence, ceux qui en ont moins, ceux qui n’en ont pas du tout. Les deux dernières n’existent pas. Toutes les critiques ont de l’influence ». C’est bien pour cela que nous vous remercions de votre commentaire.
MĂŞme si pour nous le Salon M&O est un lieu profondĂ©ment crĂ©atif, initiateur de tendances avec une dynamique prospectiviste… mais nous avons le droit d’ĂŞtre en dĂ©saccord, c’est entendu. Pour preuve, vous pouvez Ă©videment reprendre les parties d’interview qui vous intĂ©ressent (en nous citant idĂ©alement).
Par ailleurs, dans cette démarche d’écoute et de veille nous serions ravis de vous rencontrer à l’occasion d’un prochain salon.

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